Hakka Bayin

Lorsqu'on parle de musique instrumentale Hakka à Taiwan, le style Bayin est souvent évoqué. C'est qu'en effet le Hakka Bayin évoque pour les taiwanais de nombreuses traditions propres à la minorité chinoise Hakka qui vit sur l'île.

 

Le terme Bayin découle de la très ancienne classification chinoise des instruments de musique.

 

Ba / Huit Yin / Sonorités

 

Les instruments étaient en effet répertoriés en huit catégories selon les caractéristiques de leur matériau principal : métal, pierre, soie, bambou, calebasse, terre, peau et bois. Chaque matériau déterminant les caractéristiques sonores de l'instrument, une dénomination française pour le Bayin pourrait être « musique des huit sonorités ».

La base des ensembles instrumentaux Bayin sont les vents et les percussions, plus précisément la combinaison suona et gong/tambour. Le suona, instrument à vent phare des hakkas, est une sorte de hautbois dont les techniques lui permettent, selon les morceaux, d'évoquer les sons des voix ou des animaux. A cette combinaison s'ajoutent d'autres instruments comme le violon chinois à deux cordes.

Le Hakka Bayin trouve son origine sur le continent chinois, tout comme la population hakka qui vit à Formose. La première grande vague d'immigration du peuple Hakka à Taiwan remonte au 17 ème siècle, dans les premières décennies du rattachement de Taiwan à l'empire Qing. Le terme Hakka, « Kejia » en langue chinoise, signifie « les invités ». En effet, souvent persécutés et confrontés à des conditions de vie difficiles en Chine, les hakkas ont migré au fil du temps, s'invitant dans de nouvelles contrées, s'installant puis partant à la recherche de terres d'accueil selon les problèmes rencontrés. Le parcours du peuple Hakka part de la vallée du fleuve jaune, et redescend à travers les terres chinoises jusqu'à la province de Canton. La majorité des hakkas de Taiwan est originaire de cette province. En s'installant à Formose, ils ont essayé de reconstituer les communautés de leurs villages d'origine sur le continent, et on peut aujourd'hui assez précisément distinguer les régions dans lesquelles ils se sont rassemblés. De nombreux villages dans le comté de Taoyuan (au nord) et dans ceux de Kaohsiung et Pingtung (au sud de Taiwan) sont des fiefs des Hakkas de Formose. Cette délimitation nord/sud influence profondément les traditions culturelles des Hakkas, et ces différences se retrouvent dans la musique Bayin que l'on peut entendre aujourd'hui.

La manière d'utiliser les instruments et les formations de musiciens diffèrent entre le nord et le sud de Taiwan. Les orchestres du sud sont simples et légers, utilisant le suona, le violon à deux cordes, les petits, moyens et grands gongs, un tambour. Ces orchestres sont traditionnellement constitués de quatre musiciens. Au nord, les orchestres s'articulent plutôt autour des percussions et du suona, avec des formations allant de 6 à 8 musiciens. Plusieurs facteurs peuvent expliquer les différences qui existent aujourd'hui entre les styles du sud et du nord. Les villages hakkas du sud sont plus éloignés des centres citadins. Ils sont plus longtemps restés à l'écart du miracle économique de Taiwan qui est parti de Taipei, au nord de l'île. La culture américaine s'est également propagée à partir du nord. Ce développement de la modernité a suivi un mouvement du nord vers le sud, de l'ouest vers l'est. De nombreux villages au sud ayant été touchés plus tardivement par la modernisation éclair de l'île, les orchestres de ces régions ont conservé une forme plus traditionnelle.

En outre au nord, les communautés hakka se sont mélangées plus facilement aux taiwanais de souches, les minnan, et ont reçu leur influence. Les minnan possèdent aussi leur style de Bayin, mais celui-ci est plus proche du style Beiguan. Les orchestres minnan de Beiguan comprennent entre deux et cinq suona. De plus, dans le Beiguan, chaque musicien s'occupe d'un seul instrument, alors que les musiciens de Bayin au sud peuvent jouer de plusieurs instruments selon les morceaux. Tous ces éléments font que le nombre de musiciens a augmenté dans le Hakka Bayin au nord de l'île : les styles se sont mélangés. Les ethnomusicologues parlent même d'une « Beiguanisation » du Bayin dans le nord. Le répertoire du nord a aussi subi l'influence du Beiguan. Les orchestres peuvent être appelés à accompagner des représentations d'opéra, ce qui n'est traditionnellement pas dévolu au Bayin. Les mélodies sont donc différentes entre le nord et le sud, le répertoire au nord ne comportant plus que très peu de pièces traditionnelles.

Le Bayin est depuis son origine intimement lié à la vie quotidienne des Hakkas et les orchestres se produisent généralement à l'occasion de rituels dans les temples, lors des grandes fêtes de village, ou lors des rituels de passage : naissance, banquets de mariage, obsèques. Au cours d'une cérémonie, les orchestres jouent des airs particuliers selon les étapes du rituel. Mais que ce soit pour un mariage ou un enterrement, ils peuvent utiliser les mêmes morceaux. Simplement, en modifiant les tonalités, ils s'adaptent à l'allégresse ou à la peine de l'événement. Les musiciens de Bayin, en plus de la maîtrise instrumentale doivent donc parfaitement comprendre les rituels afin de bien les accompagner et d'adapter leur interprétation à leur déroulement : choix des mélodies, durée des morceaux… Auparavant, tout ce patrimoine se transmettait oralement, et les enfants commençaient habituellement l'apprentissage assez jeune.

Au sud de l'île, à Meinung, fief historique et culturel hakka, on trouve dans les orchestres la mémoire de ces traditions. C'est par exemple le cas de l'orchestre de Chung Yun-Hui dont les quatre musiciens, âgés de 65 ans en moyenne, jouent ensemble depuis des décennies. L'orchestre a vu le jour en 1954. Chung Yun-Hui, le maître de suona qui donne son nom à la formation a étudié dès l'adolescence auprès de trois maîtres, tous aveugles. Au début du 20 ème siècle, les possibilités d'intégration à la vie sociale et professionnelle de l'île étant difficile pour les aveugles, ils se tournaient souvent vers la musique, d'autant que leur handicap leur permettait de développer une excellente sensibilité musicale. Aujourd'hui encore, Chung Yun-Hui porte toujours des lunettes noires lorsqu'il joue, en hommage à ses anciens maîtres. Après la seconde guerre mondiale, lorsque Chung Yun-Hui commence son apprentissage, la vie de la population était souvent difficile. Les maîtres de Bayin Hakka étaient régulièrement sollicités pour enseigner leur art à de jeunes élèves qui payaient leur apprentissage avec de la monnaie, ou en nature avec des sacs de riz. Pour ces enfants de familles pauvres, entrer dans le monde des orchestres de Bayin était convoité. Ils pouvaient ainsi gagner de l'argent en participant aux banquets de mariage, aux enterrements, même si l'activité d'artiste était mal vue dans la société de l'époque : être musicien de Bayin, ou de tout autre art musical et théâtral, signifiait bien souvent être issu d'une famille pauvre. Chung Yun-Hui et les trois musiciens de son orchestre sont de cette génération. L'orchestre s'est depuis 50 ans forgé une belle réputation. Il est souvent invité à jouer et se produit presque tous les jours. Aujourd'hui, ses membres vivent confortablement financièrement. Le maître de suona est le plus chanceux : il est payé deux fois plus que les autres musiciens. C'est que dans le Bayin traditionnel, le suona est l'instrument maître : il dirige tous les autres. C'est lui qui choisit les modes, le tempo, décide des variations et des modulations au cours du morceau.

Malheureusement, les orchestres tels que celui de Chung Yun-Hui tendent à disparaître. Les musiciens sont aujourd'hui âgés et le risque de voir cette musique mourir dans les années à venir existe réellement. Dès les années 80, les orchestres de Bayin ont en effet été confrontés à la concurrence des formations de style occidental. Aujourd'hui, le monde moderne, médiatisé et globalisé est peu propice à la survie et au développement des musiques traditionnelles. Les jeunes sont attirés par la pop ou la variété à la mode. S'ils s'intéressent à l'art musical, ils se tournent souvent vers la musique classique occidentale dont l'image et les débouchés sont meilleurs. La transmission orale se perdant peu à peu, seuls quelques résistants essaient de faire vivre des musiques comme le Bayin. La situation est critique car même les manifestations qui invitaient traditionnellement les orchestres de Bayin se tournent vers d'autres formes de spectacle musical. J'ai eu la chance il y a trois ans d'assister à la grande fête du Pudu (fête des âmes errantes) dans un village hakka du nord de l'île. Un orchestre Bayin était invité. Mais la fête, avec ses allures de fête foraine aux multiples stands d'attraction laissait peu d'espoir à l'orchestre Bayin : face à lui avait été dressée une scène sur laquelle des jeunes filles vêtues très légèrement dansaient au rythme d'une musique techno. Inutile de dire que la foule se pressait pour admirer les déhanchements de ces silhouettes féminines. Mais il est vrai que orchestre et danseuses, même s'ils divertissaient le public présent, jouaient surtout en l'honneur des âmes qui erraient par là. Et pourquoi les fantômes ne seraient-ils pas attirés par les musiques à la mode, la techno, et les jolies danseuses ? Les fantômes ont aussi droit aux nouveautés !

Lorsque le terrain d'expression traditionnel des musiques s'éloigne des réalités de la vie quotidienne, elles doivent imaginer des solutions pour survivre. L'une des démarches est d'enregistrer et transcrire les pièces du répertoire. Le Bayin se transmettant oralement, il existe en effet peu de partitions. Et la tradition d'apprentissage n'étant plus adaptée au monde moderne, il faut imaginer d'autres moyens pour préserver cet art musical et le transmettre aux jeunes générations. Les écoles de musique essaient de promouvoir le Bayin et les musiques traditionnelles. Mais cet apprentissage scolaire est bien différent de celui des anciens : ils n'ont pas besoin d'apprendre pour gagner leur vie, et considèrent souvent l'étude du Bayin comme un divertissement. De plus, apprendre un instrument comme le suona est très difficile. Cela demande de nombreuses années d'efforts pour obtenir un son agréable. L'instrument ayant un volume sonore très fort, les élèves se font souvent réprimander par leurs voisins qui ne supportent pas ce son !

Une autre ouverture pour l'avenir est la multiplication des concerts en théâtre, ou lors de festivals, pour un public avide de musiques originales et sincères. C'est là que les caractéristiques du Hakka Bayin lui permettent d'espérer un renouveau : gammes pentatoniques, morceaux structurés en deux ou trois parties, modulations possibles au cours du morceaux, les partitions de Hakka Bayin qui se nourrissent de la richesse des musiques traditionnelles chinoises sont simples et précises. Les musiciens, tout en restant dans le cadre imposé par la partition, sont cependant très libres pour jouer et improviser. C'est une des raisons pour laquelle le style a pu se transmettre jusqu'à aujourd'hui : l'auditeur prend plaisir à apprécier le talent, l'imagination et la virtuosité des musiciens. Les orchestres du sud, plus légers, peuvent dans ce cadre devenir des formations de musique de chambre pouvant donner des récitals, ou encore accompagner des chanteurs. L'orchestre de Chung Yun-Hui se produit ainsi à Paris dans le cadre du « festival de l'imaginaire » de la Maison des Cultures du Monde en ce début 2005. Il accompagnera lors du concert une chanteuse d'airs traditionnels hakkas pour deux morceaux. Une reconnaissance internationale pourrait, comme pour le Nankuan, donner un coup de pouce à toutes ces initiatives. Peut-être alors Taiwan pourra-t-il voir fleurir de nouveaux orchestres de Bayin formés par de jeunes musiciens.


Jean-Robert Thomann, mars 2005

 

Orchestre Hakka Bayin de Chung Yun-Hui, en répétition à la Maison des Cultures du Monde avant son concert dans le cadre du festival de l'imaginaire 2005